Stéphane Richer aurait très bien pu chercher les projecteurs au printemps dernier. Après tout, pendant plusieurs mois, un joueur du Canadien de Montréal tentait de réaliser quelque chose que personne dans l’organisation n’avait accompli depuis lui. Cole Caufield s’approchait du plateau mythique des 50 buts et, à mesure que les buts s’accumulaient, le nom de Richer revenait partout.
Il était le dernier joueur du Tricolore à avoir franchi cette marque, avec ses 51 buts de la saison 1989-1990. Pourtant, Richer a choisi de rester en retrait. Il suivait Caufield, il regardait la course, mais refusait de transformer l’exploit du jeune attaquant en spectacle autour de sa propre personne.
Puis, le 9 avril 2026, Caufield a finalement inscrit son 50e but. Et le téléphone de Richer a sonné.
L’ancien sniper du Canadien n’a pas organisé une grande séance médiatique. Il n’a pas cherché à reprendre la lumière. Il a simplement appelé Caufield personnellement.
«J’ai du respect pour Cole. Je n’avais pas à faire des vidéos et des entrevues pour prendre la place», a-t-il expliqué. «La plus belle chose que j’ai faite, c’était de l’appeler personnellement. Je crois qu’il était super content.»
La scène est presque symbolique. Trente-six ans après ses propres exploits, Richer transmet le flambeau. Celui qui avait marqué 50 buts en 1987-1988 et 51 en 1989-1990 regarde maintenant un autre petit attaquant électriser Montréal. Et lorsqu’il raconte cet appel, il le fait avec cette simplicité qui tranche avec la démesure de sa propre carrière.
«En me nommant, tout de suite, il s’est mis à m’appeler “sir”. Avec mes 60 ans, je me suis dit “OK”», a-t-il raconté en riant.
Richer lui a ensuite rappelé ce que représente réellement le chiffre 50 à Montréal. «Je lui ai dit qu’il était chanceux de faire partie de ce groupe. C’est très spécial, surtout à Montréal, il ne faut pas le cacher. Cinquante buts dans cette organisation, ce n’est pas la même affaire qu’ailleurs.»
Il parle de Caufield avec admiration, presque avec la fierté d’un ancien membre d’un club extrêmement sélect. «Ce que j’aime de Cole, c’est qu’il est un marqueur. Il veut marquer et quand il le fait, on voit que c’est sincère par son sourire et son énergie.» Puis Richer lance cette phrase qui résume parfaitement ce qu’il voit chez le jeune Américain : «Ce gars-là est né pour scorer des buts.»
Et il en rajoute : «Le p’tit gars mange du hockey, c’est formidable. En plus, il a du talent. Tu ne marques pas 50 buts parce que tu es chanceux dans la vie.» (
Voilà donc Stéphane Richer en 2026 : un homme qui regarde le prochain chapitre de l’histoire du Canadien avec bienveillance, qui félicite un jeune joueur et qui accepte volontiers de lui céder une place qu’il a occupée pendant près de quatre décennies.
Mais derrière cette image paisible, il existe un autre Richer. Celui des années 1980 et 1990. Celui qui était l’une des plus grandes vedettes du Canadien. Celui dont le nom a été projeté au centre d’une rumeur particulièrement cruelle qui allait largement dépasser les limites normales du potin sportif.
En mars 1990, alors que la rumeur d’une prétendue relation homosexuelle entre Richer et Roch Voisine circulait depuis déjà plusieurs mois, La Presse rapportait la colère du joueur.
Le journal écrivait qu’un article d’Allô Vedettes avait fait exploser l’affaire et que Richer, dans l’avion du Canadien vers New York, avait laissé éclater sa frustration.
«Je sais qui est responsable de ces rumeurs et quelqu’un va payer», avait-il déclaré.
«C'était horrible. C’est devenu très dur pour ma famille.»
«Je n’ai jamais rencontré Roch Voisine de ma vie, je ne lui ai même jamais serré la main dans un endroit public.»
«Je ne me fiancerai certainement pas pour faire plaisir au monde.»
La rumeur s’était infiltrée dans sa vie personnelle, jusque dans sa famille, alors qu’il évoluait dans un environnement où la masculinité était constamment scrutée et où la moindre fissure pouvait devenir une arme.
Le plus troublant, c’est que l’histoire ne s’est pas arrêtée aux kiosques à journaux.
Réjean Tremblay a raconté des années plus tard comment cette rumeur avait suivi Richer jusque dans un match contre les Oilers d’Edmonton
«Au début du match, des joueurs des Oilers avaient traité Richer de fuc...ing.. queer», a raconté Tremblay. Richer avait alors jeté les gants. C’est à ce moment que Mark Messier serait intervenu pour calmer la situation : «Joue ta game. Personne ne va t’écœurer ici.»
Tremblay avait tellement été marqué par cette scène qu’il l’a ensuite intégrée à Lance et compte: La déchirure, plusieurs années plus tard.
«J’avais trouvé ça très classe de sa part. Et je m’en suis souvenu. À l’époque, je m’étais dit : “Je vais trouver une façon d’écrire ça dans Lance et compte un jour.” Vingt ans plus tard, j’ai trouvé comment : c’est mot pour mot la réplique de Sébastien Delorme dans le 7e épisode.»
Ce n’est donc pas une histoire sortie de nulle part. La rumeur est documentée dans les archives de l’époque. Les démentis de Richer sont documentés. Les conséquences humaines sont documentées. Et, des décennies plus tard, Roch Voisine lui-même a finalement accepté de revenir sur cette période dans Roch Voisine: L’ascension.
«Les potins de cette époque… Aujourd’hui, ça n’aurait pas de sens!», a lancé Voisine dans le documentaire, en revenant sur les rumeurs concernant son orientation sexuelle et sa supposée histoire d'amoir avec Richer
Le chanteur a également expliqué que ces rumeurs avaient eu des conséquences professionnelles. Il raconte avoir perdu un important contrat publicitaire sans qu’on lui dise explicitement pourquoi.
«On n’a jamais dit explicitement que c’était pour ça, mais moi, je le sais.»
Voilà pourquoi l’histoire de Richer et Voisine mérite d’être regardée autrement aujourd’hui. Ce n’était pas une romance secrète. Ce n’était pas une histoire à demi-mot dont les deux hommes auraient gardé les détails pour eux.
Richer a affirmé publiquement ne jamais avoir rencontré Voisine. Voisine explique maintenant que les rumeurs qui entouraient sa vie étaient suffisamment puissantes pour affecter son moral et même sa carrière.
Et pendant ce temps, le monde continuait de consommer le spectacle.
Richer, lui, devait continuer à jouer au hockey.
Trente-six ans plus tard, Richer brise le silence... en parlant de Cole Caufield...
Et lorsqu’il parle aujourd’hui de ce jeune marqueur, son discours est entièrement consacré à lui.
«Tu ne marques pas 50 buts parce que tu es chanceux dans la vie», dit Richer.
Mais si tu es victime d'une rumeur de couple amoureux avec Roch Voisine, tu es mauditement malchanceux.
C’est peut-être ça, finalement, le véritable passage du flambeau.
Richer n’est plus obligé de se défendre contre les histoires que les autres racontent sur lui. Il peut désormais regarder le prochain génération de marqueurs et transmettre son expérience.
Mais son histoire demeure, et elle rappelle à quel point le hockey québécois d’une autre époque pouvait être cruel envers ceux qui sortaient, même involontairement, du cadre imposé.
Ou plutôt... du placard caché...
Ses problèmes personnels et ses pensées suicidaires, qu’il a lui-même révélés lors d’une entrevue avec Paul Arcand, sont liés à la rumeur Roch Voisine. Richer a expliqué une souffrance ancienne et tellement complexe.
« J’ai pensé me suicider. J’ai souvent essayé de manquer un virage à 150 milles à l’heure. J’avoue que ça faisait peur quand je rentrais et que je me retrouvais seul à la maison. »
« Je m’en faisais aussi pour des riens. Je suis très sensible et tout semble m’affecter. Je me suis souvent retrouvé sans énergie parce que je dépensais mon énergie aux mauvaises places. Je n’ai jamais bien dormi depuis que j’ai 10 ou 11 ans. »
Ce sont des paroles extrêmement lourdes. Richer parlait de son état psychologique global, de son enfance, de sa solitude et de son mal de vivre
Richer a connu les sommets, les humiliations, les rumeurs, la solitude et les blessures personnelles.
En 1990, une rumeur pouvait suivre un homme jusque dans un vestiaire de la LNH.
En 2026, Stéphane Richer peut regarder Cole Caufield marquer son 50e but et simplement lui dire qu’il est maintenant membre d’un club très spécial.
Et, pour une fois, l’histoire appartient entièrement à celui qui marque.
